Frédéric Boudjemaa met des mots sur trente ans de vie dans la rue

Frédéric Boudjemaa met des mots sur trente ans de vie dans la rue

À Grenoble, son visage est familier des habitués de la rue Chenoise. À 49 ans, Frédéric Boudjemaa vient pourtant de franchir une étape qui semblait longtemps improbable : publier un livre consacré à son parcours. Intitulé Sur les autoroutes de mon silence, ce récit rassemble des années de souvenirs, de blessures et d'observations sur la vie dans la rue.

Le dimanche 20 septembre, devant le café littéraire Mille et une feuilles, Frédéric était installé derrière une table de dédicaces. Les lecteurs se succédaient pour repartir avec son ouvrage. Pour chacun, il prenait le temps d'inscrire un prénom et quelques mots. Une scène simple, mais particulièrement symbolique pour celui qui a passé une grande partie de sa vie loin des librairies et des salons littéraires.

Une enfance marquée par les violences

Frédéric est originaire de Forbach, en Moselle. Son enfance se déroule notamment dans des structures relevant de la protection de l'enfance. Il raconte dans son livre avoir été victime de violences sexuelles et d'inceste.

À sa majorité, il se retrouve livré à lui-même. Avec un sac à dos pour principal bagage, il commence alors une longue période d'errance. La France, mais aussi l'Espagne et l'Italie, deviennent les étapes d'une existence sans véritable point d'ancrage. Cette vie itinérante est également traversée par des périodes particulièrement difficiles. Frédéric évoque notamment ses problèmes d'addiction et plusieurs années passées en prison. Son parcours ne se résume toutefois pas à cette succession d'épreuves. Au fil du temps, l'écriture devient un moyen de garder une trace de ce qu'il traverse.

Des textes écrits partout, même derrière les barreaux

Frédéric écrit depuis l'adolescence. Il noircit des feuilles dès qu'il en a l'occasion, parfois dans des conditions pour le moins précaires. En prison, certains de ses textes ont même été rédigés au dos de papiers récupérés.

Pendant plusieurs années, ces écrits restent personnels, puis une rencontre va changer leur destinée. Il fait la connaissance de Marie-Laure Brun, qui vient d'ouvrir le café littéraire Mille et une feuilles, rue Chenoise. Une relation de confiance s'installe progressivement entre eux. Elle découvre ses textes et comprend qu'ils pourraient dépasser le cadre des cahiers dans lesquels ils étaient conservés. Marie-Laure Brun décide alors de l'accompagner dans la réalisation de son projet.

Un livre né grâce à un élan collectif

La publication de Sur les autoroutes de mon silence est le résultat de plusieurs mois de travail. Marie-Laure Brun sollicite notamment Charlène Lefevre, correctrice littéraire indépendante. Pendant environ six mois, cette dernière relit les textes et intervient sur la forme, avec la volonté de préserver la voix de leur auteur.

Le projet bénéficie également du soutien de personnes du quartier. Une cagnotte est organisée afin de financer l'impression du livre. Le résultat prend finalement la forme d'un ouvrage d'une cinquantaine de pages.

Pour Frédéric, l'enjeu dépasse largement la vente de quelques exemplaires. Il veut surtout témoigner de ce que signifie vivre dans la rue et attirer l'attention sur les enfants confrontés aux violences.

« Écouter les enfants » est devenu l'un de ses principaux messages. Son expérience personnelle nourrit ainsi un engagement en faveur d'une meilleure protection de l'enfance.

Rue Chenoise, un point d'ancrage

Depuis la crise sanitaire, Frédéric a cessé de mener la vie itinérante qui avait longtemps été la sienne. Il est désormais installé dans le paysage grenoblois, notamment autour du quartier Saint-Bruno et de la rue Chenoise.

Dans cette rue du centre-ville, il a noué de nombreuses relations avec les commerçants et les habitants. Certains le connaissent depuis des années. Corinne, qu'il présente comme une « sœur d'infortune », partage avec lui une longue histoire de vie dans la précarité. Leur amitié remonte à environ deux décennies.

Ces liens constituent un contraste avec l'image souvent anonyme associée aux personnes sans domicile. Derrière celui que les passants croisent quotidiennement se trouve une histoire, des relations, des souvenirs et désormais un livre.

Une parole qui cherche à changer les regards

Avec cet ouvrage, Frédéric ne cherche pas seulement à raconter son propre passé. Son témoignage pose également la question du regard porté sur les personnes sans-abri.

La faim, le froid, la solitude, les rencontres, les dépendances ou encore les rapports avec les autres composent son quotidien et celui de nombreuses personnes confrontées à la rue. Son récit cherche à montrer cette réalité depuis l'intérieur, loin des représentations générales.

Pour Marie-Laure Brun, qui a découvert ses textes avant leur publication, le projet permet surtout de faire entendre une voix que l'on écoute rarement.

Le livre est proposé au prix de 10 euros. Une partie de cette somme revient directement à Frédéric, tandis que l'autre doit contribuer à financer de nouvelles impressions.

Après des années à écrire dans l'ombre, ses textes circulent désormais entre les mains des lecteurs. Sur les autoroutes de mon silence transforme ainsi une expérience personnelle en témoignage public : celui d'un homme qui, après des décennies de rue, a choisi de raconter plutôt que de rester silencieux.

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