L'histoire commence par un cadeau encombrant. En 1605, le maréchal François Hannibal d'Estrées confie aux chartreux du monastère de Vauvert, à Paris — sur l'emplacement de l'actuel jardin du Luxembourg — un manuscrit décrivant un "élixir de longue vie" composé de cent trente plantes, fleurs, racines, baies et écorces.
Les moines n'arrivent pas à l'exploiter. Il faudra attendre 1737 pour que le manuscrit soit transféré au monastère de la Grande Chartreuse, en Isère, et que des frères soient officiellement chargés de le mettre en œuvre. Le résultat définitif est fixé en 1764 par le frère Jérôme Maubec : c'est l'élixir végétal de la Grande-Chartreuse, dont la recette n'a pas bougé depuis. La Chartreuse verte, qui en dérive, apparaît en 1840, suivie de la jaune.
La suite tient du feuilleton. Le 29 avril 1903, des soldats viennent expulser les chartreux de leur monastère. La communauté se disperse ; une partie gagne l'Espagne et reprend la production à Tarragone dès 1904 — où l'on distillera jusqu'en 1989. Retour en France par Marseille dans les années 1920, puis réinstallation à Fourvoirie, jusqu'à ce qu'un éboulement ravage les installations une nuit de 1935. Ce sera ensuite Voiron, de 1936 à 2017.
Depuis 2018, tout se fait à Aiguenoire, à Entre-Deux-Guiers, au cœur du massif. Le déménagement a été imposé par un durcissement de la réglementation sur la distillation et le stockage, en 2014. L'inauguration a eu lieu le 30 août 2018 — quatre cents ans jour pour jour après la première acquisition de ce terrain par les chartreux, qui y avaient exploité des viviers et des terres agricoles de 1618 à 1791.
Le secret, lui, tient toujours. Seuls deux moines connaissent la liste complète des cent trente plantes et l'ordre des opérations, trois, selon certaines sources récentes. Chaque année, une vingtaine de tonnes de plantes arrivent au monastère, y sont préparées, puis repartent vers la distillerie dans des sacs numérotés, sans que quiconque d'autre sache ce qu'ils contiennent. C'est probablement le secret industriel le mieux gardé de France et il tient sans brevet ni coffre-fort.
Le saviez-vous ? En mars 2023, les vingt-quatre moines de la Grande Chartreuse ont décidé, en assemblée générale, de ne plus augmenter leur production. Deux raisons ont été avancées : leur vocation est la prière et non l'industrie, et le dérèglement climatique complique déjà l'approvisionnement en plantes. La décision a provoqué une pénurie mondiale et une flambée des prix sur le marché de l'occasion.
Une entreprise florissante qui refuse délibérément de croître : le cas est assez rare pour être signalé.