On date généralement la naissance de l'alpinisme de 1786 et de la première ascension du mont Blanc. C'est presque trois siècles trop tard.
Le 7 novembre 1490, Charles VIII, alors âgé de vingt ans, traverse le Trièves en revenant de Notre-Dame d'Embrun. Il aperçoit le mont Aiguille, ce plateau de calcaire aux parois verticales que l'on nommait alors le mont Inaccessible. Il ordonne qu'on en fasse l'ascension.
Le roi en charge Antoine de Ville, seigneur de Domjulien et de Beaupré, capitaine de Montélimar. Ce n'est pas un montagnard mais un homme de guerre, spécialiste des sièges, et c'est exactement la compétence requise.
Prendre une falaise et prendre une place forte relevaient, en 1492, de la même technique et du même matériel.
La composition de l'équipe le confirme. Antoine de Ville s'entoure notamment d'un "faiseur d'échelles" du roi, d'un maître tailleur de pierre, d'un maître charpentier, d'un chapelain et d'un prêcheur. L'ascension se fait à l'échelle et au piton, avec l'outillage du siège adapté à la paroi. On ne grimpe pas la montagne : on l'assiège.
Le chantier a de quoi impressionner. Les récits font état de plusieurs centaines de mètres d'échelles fabriquées sur place et assemblées le long de la paroi, avec des pitons enfoncés dans le calcaire pour les tenir. Il ne s'agissait pas d'improviser une escalade mais de construire un accès permanent, comme on aurait dressé un dispositif d'assaut contre une muraille. La technique et le vocabulaire sont ceux du génie militaire.
Le 26 juin 1492, l'équipe atteint le sommet. Et c'est là que se joue le point le plus étonnamment moderne de l'affaire : Antoine de Ville s'assure que l'exploit soit constaté et consigné. Un notaire fait partie de l'expédition, des témoins sont convoqués pour attester. Le groupe séjourne plusieurs jours là-haut, y découvre un plateau herbeux et des chamois. La montagne, rebaptisée après coup, cesse d'être inaccessible.
Le saviez-vous ? Cette ascension n'a rien d'un exploit sportif au sens où nous l'entendons. Personne n'y cherchait le dépassement de soi ni la contemplation du paysage : il s'agissait d'exécuter un ordre royal et d'en fournir la preuve juridique. L'alpinisme est donc né d'un caprice de souverain et d'un acte notarié. Et il faudra ensuite attendre plus de trois siècles avant que quiconque juge utile d'y remonter.